Compte-rendu des combats Catch #4

Il y avait du monde, aux Marcheurs, pour la première nocturne du Catch Littéraire, de la testostérone sur la scène, une douceur virile sous la moustache de l’arbitre, de l’intégrité chez la juge de ligne, un technicien et bien sûr des rebondissements musclés propres à ce sport : l’arrivée tonitruante de Mohamed Alu, éternel outsider, venu combattre Mike Tysane à la place de Flodbiere. En effet, pour des raisons encore loin d’être claires (la FFCL n’a pas fini d’analyser les images prises au Café de la Gare à Ancenis*), le tenant de la ceinture n’a pu venir défendre son titre. C’est donc face à un arbitre et un juge de ligne médusés que l’homme aux reflets d’argent — sans doute passait-il là par hasard — armé cette fois d’un avocat pour une procédure en bonne et due forme** est venu relever le défi, privant Tysane d’une victoire par forfait.

Mais trêve de polémique, en attendant d’en savoir plus concentrons-nous sur les combats où le désir de se mettre en scène a fait naître des textes et des interactions surprenantes ; ainsi que l’écrit Mike Tysane, défait en finale par Mad Marx, il y a “une légende à construire”.

Ier combat : Mad Marx VS Umberto KO

KO profite une nouvelle fois de la minute libre pour laisser s’épanouir ses univers fantasques et rigoureux, Mad Marx de son côté préfère mettre en scène son propre personnage et s’incarne en super héros. Mystérieux Porte-serviette d’un côté, Mad Light de l’autre, la première contrainte George Perec — écrire sans la lettre S vient entraver les mains des deux combattants. Sous les huées du public, les deux catcheurs en difficultés effacent des « s » furtifs qui venaient perdre leur texte, tous sauf un ! qui échappe à KO une seconde avant que l’arbitre ne sonne le gong : le nom de “Ranes” sorti de l’imagination du catcheur lui coûte la sympathie du public et peut-être la victoire.

La seconde contrainte Bal musette à Joinville-le-Pont réussit cependant à Mad autant qu’à KO : d’un côté, le superhéros rouge sauve les ouvriers du bal musette, de l’autre l’essayiste pétri d’érudition se lance dans des réflexions toponymiques qui transforment sous les yeux captivés des spectateurs, le pont de la Villa Rouge en Joinville-le-Pont. Cette manche est saluée à juste titre par le public ; mais le match est loin d’être terminé, les deux catcheurs réservaient leurs pouvoirs pour la troisième et dernière manche et Zeugme et Chiasme se mêlent à la fameuse contrainte Juke Box, grand classique de la FFCL.

Umberto KO prend le temps de placer ses morceaux sans toutefois s’en servir pour supporter le récit, le Zeugme égalitaire imposé par son adversaire n’arrange pas les choses, d’autant qu’une erreur de calcul (le coach doit s’en mordre les doigts) le pousse à la faute, ce nouveau manquement le fera chuter dans le vote du public.
Mad Marx, quant à lui, chante sa haine du capitalisme en reprenant L’Internationale (bien sûr), Brassens, et détourne Christophe avec malice : sur ces mots rouges (et non bleus) tombe le chiasme propulsé par KO et c’est désormais des références érudites en chanson que Mad devra inclure dans son texte ; qu’à cela ne tienne ! Voilà Voltaire et Rousseau qui débarquent en fanfare. La fin flotte un peu avec un limatique Gabard l’Ancien et reste en suspens ; mais il s’agit là d’une volonté de Mad, qui joue avec les nerfs du public autant qu’avec ceux de ses adversaires. En l’envoyant en finale, les spectateurs témoignent de leur envie de connaître la suite.

*Quelques photos fournies par notre gorge profonde au sein de la FFCL :

**On se rappelle que la dernière fois, Alu avait débarqué sur le ring tenant à sa main la ceinture pourtant remportée par Sandy Georges qui s’était faite gravement agressée dans la nuit. Faute de preuves, aucune sanction n’a pu être retenue contre Alu qui, selon sa version des faits, aurait récupéré la ceinture tombée entre les mains de deux malfrats non identifiés.

 

2e combat : Mike Tysane VS Mohamed Alu

Une nouvelle fois, Mohamed Alu a tout fait pour monter sur le ring. Ni l’arbitre ni le juge de ligne n’ont pu riposter, pourtant une poisse tenace semble s’accrocher à la cape du catcheur et c’est par un problème technique (le clavier anglais de Mad Marx n’avait pas été changé par le technicien pendant la pause — encore à se fumer une clope dehors celui-là) qu’il doit commencer son combat. Ralenti mais remonté, il attaque tout de suite par de l’insulte, on est loin des paysages bucoliques de son précédent match, le changement de coach a eu un effet radical sur son style.

Le double littéraire de Mike est “au bord du ring”, à l’opposé du catcheur, bien dans son combat : il nous promet de l’action dans les volutes de sa langue rythmée ; mais cette musique libre et assonante a du mal à s’accommoder de la première contrainte du match choisie par le public : Contrainte Bourimé – le texte doit contenir au moins un quatrain. Ce n’est pas tant le ZEUGME de Mohamed Alu qui le handicape dans ce round, c’est sa compréhension de la forme classique ; les deux quatrains qu’il pense placer sont discutés par le public et carrément contestés par le juge de ligne dont l’intégrité littéraire ne goûte guerre les diérèses et “e” finaux mal placés. Alors que le coach et Tysane protestent violemment, le juge conclut sur cette belle phrase : “Si c’est un quatrain, il est moche”.

La querelle hors du ring masque un peu la prouesse de Mohamed Alu qui, poète avant tout, place pourtant un magnifique quatrain dont les rythmes entraînants subliment la trivialité du propos. Ici, les libéralités avec la langue sont au service du son et de la contrainte.

“Je n’ai jamais ta face
putain de petie garce
Oui je te chie dessus
Je ne prends pas d’PQ”

C’est par ce poème que Mohamed Alu nous raconte la rupture avec sa famille et son départ vers une nouvelle vie.

Mais l’émotion autobiographique que le catcheur veut faire passer dans son texte est mise à mal part la contrainte suivante : Contrainte « Paf » – le texte doit contenir un maximum d’onomatopées. D’abord variations sur le thème papa/maman, le texte devient vite un balbutiement déroutant pour les spectateurs qui vont plutôt chercher du sens là où il est plus net : dans le texte de Mike. C’est une description du catch littéraire sonore qu’offre ce dernier au public, un véritable concert de coups qui récolte les applaudissements du public.

Pour dernière contrainte, c’est la traditionnelle “Et avec ceci” – dialogue avec la boulangère qui incombe aux combattants. Tysane lance son CHIASME pour déstabiliser un peu plus son adversaire qui quitte à grand peine les sons chaotiques de la deuxième manche. Mohamed Alu, qui a peut-être eu tort de se mettre en scène, change sa mère en boulangère, qui aurait pour amant son ennemi de toujours : Joe Phraseur. Trouvant lui-même que c’en est trop ,il laisse entendre qu’il la met k.o, mais ne parvient pas à terminer sa phrase avant le gong de fin.

Tysane quant à lui juste sorti du combat file à la boulangerie : au milieu de quelques réflexions salaces, il glisse lui aussi quelques allusions à son parcours personnel, montre même des doutes sur ses convictions pourtant les plus profondes… Il joue avec le public, en concluant sur un baba au rhum : peut-être faut-il voir là un hommage et un regret, celui de ne pas avoir pu affronter Flodbière…

Le public est conquis et donne à Mike Tysane une place en finale. Mohamed est vaincu, sous quelle forme reviendra-t-il la prochaine fois ??

 

Finale Mad Marx VS Mike Tysane

L’arbitre annonce et les deux combattants grimpent sur le ring. Tysane remonté comme jamais — il s’était préparé à affronter Flodbière — pense ne faire qu’une bouchée de Mad Marx. Celui-ci, tranquille, presque timide dans ses jets de super-pouvoirs, a pourtant montré sa détermination en demi-finale, il est là pour gagner ! Le combat s’annonce rude et la victoire incertaine.

Le gong retentit enfin ; la minute libre annonce la couleur dans un camp comme dans l’autre, on n’est pas là pour compter fleurette, mais pour s’écrire et se mettre en scène. Mad poursuit le récit où il l’avait laissé, son double héroïque venge les ouvriers de Joinville-Le-Pont ; Tysane mêle la réalité à sa fiction, c’est Mad que son personnage s’apprête à démonter sur le clavier-ring où s’agitent ses mains.

Hasard des cartes, toutes les contraintes du match porteront sur le fond et non la forme, ce qui poussera les catcheurs à détourner leur histoire et à adapter leur scénario aux situations surprises votées par le public.

La première contrainte donne le ton : Touriste japonnais – les personnages se mettent en quête d’un sac Vuitton. Alors que dans le public on se demande, sceptique, comment Mad le Rouge va intégrer ce symbole à son histoire, Tysane décide de capter l’attention par une insulte — fréquente chez lui — au juge de ligne qu’il traite, littérairement, certes, mais sans ménagement, de “pétasse”, en faisant allusion à l’altercation survenue dans le précédent match. Après le gong, le juge répliquera “quand on m’insultera en quatrain, je prêterai attention”. Mais le sac Vuitton est là, et la contrainte, cette fois, est respectée. Marx n’est pas en reste et les spectateurs découvriront lors des lectures à la fin du match la fluidité et la cohérence de son récit.

Les personnages de Tysane et de Mad arrivent chacun aux abords du magasin Vuitton au début du deuxième round qui leur impose une double contrainte, à l’initiative éclairée de l’arbitre : 100% pur Bœuf – arrivée d’un cheval dans le texte et Omar et Fred – évoquer l’univers du noir et blanc.

Tysane s’appuie surtout sur le cheval pour faire avancer son récit et joue la carte de la dérision. Le noir et blanc est peu présent : la robe du cheval, et l’avenue Chaplin – facile – mais notons tout de même un bel effort sur la fin du round “un beau coup de sabot noir dans l’grand blanc du Capital”. Le ZEUGME savamment placé par son adversaire l’obligeant à intégrer les mots “révolution”, “communisme”, “bourgeoisie” et “capital” au récit, c’est là sans doute la cause de cette faiblesse. Chez son adversaire on peut noter, en revanche, une alternance subtile entre les deux couleurs sur la totalité du passage. Quant au ,il devient une parenthèse poétique dans le flot urbain que Mad Marx finit par préférer à la Madmobile.

Deux nouvelles contraintes tombent à pic pour cette fin de match : au programme, Dieux égyptiens et Apocalypse. Après une parenthèse équestre, les deux textes se rejoignent encore dans leur déroulé puisque chacun des deux personnages entre enfin dans le magasin Vuitton. Le style toutefois les distingue : le rythme musclé ne tarit pas chez Tysane qui ne rate pas une occasion pour agresser ses adversaires, Umberto KO en fait les frais ; pas de pitié pour son ascendance non plus : Paul Verlaine est traité sans ménagement de “vieille momie”, c’est sans doute cela qui provoque sa colère et déclenche une triviale “apocalypse égyptienne”.

Mad Marx poursuit dans une narration fluide, il génère lui-même l’apocalypse en entrant dans ce haut lieu de consommation capitaliste, le CHIASME crié par l’adversaire le pousse à la baston générale avec arrachage d’oreille en figure imposée. La contrainte Dieux égyptiens est tout juste validée par l’apparition “d’Isis (life)” et une nouvelle fois, la fin est laissée en suspens. Mad Marx a pris le risque et il paye une nouvelle fois, il échappe à un duel au chifumi de 3 votes qui lui donnent la victoire !

Les jeux de mots nombreux, qui sont la marque d’un Mad en forme, ont sans doute joué dans la victoire du rouge, le public préférant, ce soir-là, les calembours aux injures frontales. Mais Tysane reviendra, on peut en être certain !