Compte-rendu du Catch au 9B – décembre 2013

Internationale et audacieuse, la FFCL avait encore innové pour cette dernière rencontre de Catch Littéraire de l’année 2013. Suite au meurtre de Nihilitsche en duel, dans l’aurore automnale d’un cimetière à Marly, Mohamed Alu s’était vu dépossédé de la Ceinture par la Fédération. L’absence d’arbitre dûment homologué au cours de cet échange avait déjà suscité la réprobation des autorités ; la rumeur selon laquelle Alu se serait exclamé « Trépane Nihil, trépane ! » — au lieu du plus correct « Trépasse ! »  a fait basculer la décision des juges : la FFCL encourage l’esprit sportif et les rencontres musclées entre combattants, oui, mais dans les règles ! Durum Lexicon, Sed Lexicon : la FFCL ne plaisante pas avec la langue.

Débarrassé du spectre tyrannique de Mohamed Alu, encore en détention au Quartier Haute Sécurité de Rééducation Linguistique, la FFCL pouvait aborder sereinement cette rencontre de décembre, pleine de surprises et d’innovations.

« Une nouvelle salle pour de nouveaux champions ! » s’exclama notre viril arbitre en découvrant les vastes lieux du 9B, sur le Boulevard de la Villette.

« Une nouvelle salle pour une nouvelle victoire ! » s’exclama le non-moins viril Mike Tysane devant le juge de ligne, qui lui fit remarquer qu’il n’avait jamais touché la ceinture tant convoitée. Ledit juge de ligne ayant fait, peu après, un subit malaise (overdose de tilleul, constatera le médecin légiste), c’est votre serviteur qui officia en tant que nouveau magistrat garant des bonnes lettres et vous délivre à présent le compte-rendu détaillé de ce match d’ores et déjà digne du Parnasse :

     L’atmosphère était calme au 9B jusqu’à 20h30. Le technicien draguait des habituées tandis que les coachs des lutteurs installaient la salle. Votre serviteur supervisait tout cela (surtout le technicien). Ponctuel, nous commençâmes à 20h53 très précisément avec l’entrée en fanfare de Mike Tysane, soutenu par un groupe de fervents adorateurs. Guillaume Apalénair, qui se réveillait tout juste de sa sieste méditative, calma les ardeurs de la foule découvrant, étonnée, respectueuse, la figure de celui que la presse spécialisée nomme déjà Le Dalaï-Lama des oreillers. Ce calme n’était pourtant que celui qui précède la tempête.

1er round

Après la minute d’écriture libre, l’engagement se fait tout de suite brutal et technique, avec le vote par le public de la contrainte Emir Naturel (inclure le plus grand nombre possible de jeux de mots pourris) presque immédiatement suivie d’un chiasme retentissant lancé par un Mike Tysane décidément très agressif. Apalénair se voit sommé d’inclure un arrachage d’oreille dans son histoire.

Jules César des temps modernes, Mike se place en personnage principal narré à la 3ème personne et recourt aux jeux de mots d’enseignes de coiffeur (toujours classiques, mais toujours pourris), allant chercher l’originalité et le vote musulman en plaçant vers la fin un audacieux « Coran alternatif ».

Apalénair oppose à la hargne tysanière sa légendaire placidité semi-comateuse. Son appropriation poétique et maritime des contraintes qui lui lient la plume ne peut que forcer l’admiration : l’arrachage d’oreille se voit ainsi précédé d’un arrachage d’oreiller dans une lutte sauvage avec un requin dans les étendues silencieuses du vaste océan.

2ème round

Préférant la musique des allitérations au patronage proustien, le public renvoie les lutteurs à la magie des consonnes. Pour décrire une bataille menée contre une murène, Apalénair déploie ses durs édredons en autant de défis aux timbres terribles : les sons s’emmêlent et se suivent, se saccadent et s’accrochent en une succession de « s » susurrés et de percutant « p ».

Tysane connait plus de difficultés à encadrer sa musique. Son sens du tempo s’écoule dans les virgules, s’arroge des « s », agrège des « g », attrape une poignée de « p », mais s’épanouit surtout  influence classique du rebelle Arthur Rambo ?  dans les successions rythmées de rimes en « -eur » et en « -ivre », pour s’achever sur un retour très personnel en verveine majeure.

3ème round

Le troisième round clôt ce combat sur une contrainte de circonstances : Be kind, rewind oblige les lutteurs à faire le récit inversé de leurs précédentes manches. C’est donc sous les auspices très nihilitschéens de l’éternel retour que nos combattants se défient dans leurs trois ultimes minutes. Apalénair révèle, sous son aspect placide de dormeur du verbal, sa carrure de stratège éveillé. Alors que Mike était déjà parti pour ressasser en contrainte sa vieille rivalité avec le champion consacré Gustave Flodbière, voilà notre combattant du sommeil qui fait éclater son zeugme dans un bâillement tonitruant : Tysane se retrouve obligé de faire tomber son personnage principal (c’est-à-dire lui-même) dans un profond coma. Il en faut plus à cet athlète du verbe vétéran pour se laisser abasourdir : sombrant dans une onirique catalepsie, le lutteur au short cauchemarde en boucle de ses défaites passées et du coiffeur à venir. Lequel ? Le texte manque d’une fin pour le dire.

Du côté de Guillaume, la plongée en eaux troubles, infestées de murènes et requins, se conclut par une logique remontée en surface, symbole d’une métamorphose hélas ! elle aussi inachevée.

Quand vient le moment du vote, le style percutant et percuté du vieil habitué qu’est Mike Tysane remporte l’adhésion du public face à un Apalénair trop lent, sans doute, à s’adapter au format court du catch, en dépit de ses belles trouvailles sonores du deuxième round. Il s’en retourne méditer sous la couette les raisons de sa défaite, tandis qu’un Mike camomillé jusqu’à la truffe s’ébroue déjà pour étudier sa future victime parmi l’un des deux prochains combattants : Gilberto Grill et Nihilitsche.

Découvrez les textes des deux premiers catcheurs, Guillaume Apalénair et Mike Tysane