Compte-rendu Catch littéraire du 21 juin

Ambiance formidable hier soir pour le dernier match de la saison 2012-2013 de catch littéraire. Un arbitre brillant sous sa moustache dorée, des Mégots qu’on ne veut pas avoir fini de fumer, une juge de ligne intègre et un technicien, tous étaient réunis pour accueillir le public fuyant les pérégrinations humides et désordonnées du 21 juin. Une foule éclectique a donc heureusement trouvé refuge à l’Ogresse pour encourager, porter, huer les deux athlètes de la soirée : Mad Marx, le colosse du Kolkhoze, toujours aussi discret dans la voix, mais ferme dans le propos et le deux fois vainqueur, Gustave Flodbiere revenu de ses errances éthyliques forcées[1].

La foule se presse aux portes de l'Ogresse pour assister à la grande finale du catch littéraire saison 2012-2013
La foule se presse aux portes de l’Ogresse pour assister à la grande finale du catch littéraire saison 2012-2013

C’est au son d’une musique de Yann Tiersen interprétée par le groupe Les Mégots, venu exprès de Normandie, que le match a commencé. La minute libre, toujours délicate à négocier, car d’elle découle la trame narrative des textes, donne tout de suite deux tonalités très différentes chez chacun des catcheurs : Mad Marx poursuit dans la veine déjà explorée lors de son précédent combat, en mettant en scène le catch lui-même, il ne parle pas de lui cette fois, mais de son adversaire et se propose d’expliquer dans son texte les raisons de l’absence  de Flodbiere au précédent combat. Manœuvre apparemment habile où l’on souhaite voir se mêler fantasmes et réalité des faits, détournent des événements, mais qui se révèle vite difficile à faire décoller sur le plan narratif. Mad Marx calque son récit sur une vidéo qui tourne actuellement sur le net (ici) et que le public averti connaît déjà. Pourtant le Grand Rouge a plus d’un tour dans sa clef anglaise et il saura faire rebondir son récit au rythme de contraintes.

Après nous avoir fait croire le temps d’une phrase à un début dans les vapeurs d’alcool, « Je flotte dans cette mare épaisse et visqueuse, comme un corps à moitié sans vie ». Flodbière choisit une route beaucoup plus énigmatique et philosophique dans un récit prénatal à la première personne. Mais une minute c’est trop court pour juger et le public haletant attend de savoir où les cartes mèneront les catcheurs.

Y a pas d’hélices hélas est la première contrainte choisit par le public, satisfait semble-t-il de la définition donnée par la juge de ligne. C’est la première fois que celle-ci est tirée et nous espérons la revoir car elle oblige les catcheurs à jouer sur les allitérations et se faisant,  les pousse à des jeux sonores et rythmiques. À peine le gong a-t-il retenti que c’est dans un concert de sifflements, de craquements et raclements, de feulements, de murmures et autres battements que se lancent les deux adversaires. Tout deux se font plaisir sans pour autant délaisser le sens : Flodbiere est un futur nouveau né rêveur, quand le Gustave du texte de Mad Marx accuse un certain Mohamed Alu d’être responsable de son empoisonnement à la Tourtelle… Récit toujours trop transparent pour le public chez qui se dessine une préférence marquée pour le texte de Flodbiere.

Mais le match est encore long et d’autres épreuves attendent les catcheurs. La contrainte Bourimé est tirée au sort et choisie par le public. Contrainte qui souvenez-vous, avez plongé Mike Tysane, lors de son match contre Mohamed Alu, dans des difficultés et démêlés avec le juge de ligne. Mais n’en déplaise à cette dernière, les deux combattants du jour maîtrisent un peu mieux l’exercice. Les alexandrins sont très approximatifs chez Mad Marx mais les rimes sont là. Se sentant en péril et voulant faire avancer son histoire il se contente d’un seul quatrain et lance son ZEUGME pour tenter de mettre Flodbiere, toujours favori, en difficulté sur son texte. Mais comme souvent la contrainte supplémentaire (rajouter rouge, bourgeois, communisme, capital et révolution dans le texte) porte plus qu’elle ne freine Flodbiere qui produit ce quatrain, quelque peu limatique sur le sens mais parfaitement juste dans la forme : quatre heptasyllabes et une rime ABAB.

Quand je vivrai, je saurai
La rigueur du capital
La rouge teneur du trait
Les bourgeois crevant la dalle

Et le buveur de bière ne s’arrête pas là jouant sur la longueur des vers et sur les rimes, il poursuit son rêve de fœtus révolutionnaire. C’est incontestablement pour son talent à s’emparer des contraintes qu’il séduit tant le public !

Mais le match n’est pas joué, les spectateurs ayant su apprécier à sa juste valeur le quatrain de Mad Marx. L’avant-dernière contrainte est désignée par le public, ce sera be kind rewind, le texte devra être l’inverse de ce qui a été écrit jusqu’à présent. Pour cette manche, les catcheurs sont amenés à jouer sur le fond plus que sur la forme. Après une mention étrange des « parties génitales de Ramses 2 » qui égare un peu les spectateurs, Flodbière revient à son sujet, passant de la vie à venir à la mort advenue, son narrateur rêve encore de la vie, mais au passé et non plus au futur. Il en profite au passage pour glisser une allusion au catch mais anecdotique et dont il aurait pu se passer. Mad Marx quant à lui joue à tourner en rond reformulant ses phrases du début en sens inverse ; le risque de tomber dans un cercle vicieux est vertueusement effacé par une remontée dans le temps à la Doctor Who et l’histoire commencée le 25 avril se conclue le 24 à la fin du round.

Les deux combattants sont salués par le public qui attend la dernière manche pour se décider. Celle-ci va durer cinq minutes et comportera deux contraintes : Toutankhamon et Macédoine ; après les quatrains, les alexandrins vont à nouveau contraindre catcheurs et la juge de ligne à compter les syllabes. Gustave Flodbière poursuit sa litanie du « quand je vivais », jouant avec les sonorités des divinités égyptiennes et le rythme de l’alexandrin :

Horus, ou est il ? Isis, Isis, ou es tu ?

Rien à redire sur les alexandrins parfaitement maîtrisés ; et sans doute son coach, connu pour son savoir en la matière, qui l’a aiguillé tout au long de l’écriture est aussi à remercier pour cela. Mad Marx s’est retrouvé moins chanceux peut-être avec son propre coach plus approximatif sur le nombre de syllabes et l’on relève quelques vers à 13 ou même 14 syllabes (« En montant vers le ciel dans le royaume d’osiris / Il vit un paradis de choucroute, de bière et saucisse »). Rien de catastrophique pour autant, au contraire, cette manche lui est très favorable et la relecture (excellente lecture de Flodbière, notons au passage le fairplay de cette star du catch) met en valeur ses jeux de rimes. Son texte est porté également, dans cette dernière manche, par le CHIASME imposé par son adversaire. Le degré d’alcoolémie soudain extrême de son personnage justifie en effet l’arrivée de la déesse d’Egypte, Isis.

Mais les la manche et le match touchent à leur fin. Flodbière conclu son texte dans une ultime exclamation post mortem :

Mais les chats errants dans mon âme embaumée disent
Tu ne vis plus, tu ne vis plus ! Fini Isis !

Et Mad Marx de son côté clos les réflexions éthyliques de son personnage par l’annonce du match qui vient d’avoir lieu, la boucle est bouclée :

Il se dit « s’il le faut j’affronterai Mad Marx
Même si quand il écrit il est toujours au max
J’oserai le combattre et peut-être vaincrais-je
sur le sable d’Ègypte ou la neige de Norvège. »

Ce dernier quatrain annonce également l’issu du match, car si le public salut chaleureusement Mad Marx pour son texte, c’est incontestablement Gustave Flodbiere qui est sacré pour la troisième fois, champion du catch littéraire et gagne la ceinture.

Le match est fini, la saison aussi ; cœur serré, gorge nouée, le public applaudit encore les catcheurs qui rentrent dans leur loge et s’en va noyer sa peine dans la musique.

L’été est arrivé. Prochain catch le vendredi 27 septembre à la salle des fêtes de Marly-le-Roi.

 


[1] L’enquête avançant, il semble de plus en plus certain que Gustave Flodbière ait été victime d’un empoisonnement à la Tourtelle.